À première vue, voilà une thèse surprenante défendue récemment par le «British Medical Journal»: la prévention peut poser problème.
Concrètement, un groupe international de médecins généralistes et de professeurs demande que les médecins de premier recours soient beaucoup plus déchargés des tâches liées à la prévention.
Ou, inversement, les auteurs dénoncent des mesures et des concepts préventifs qui impliquent désormais une part trop importante de la population – bien au-delà des personnes à risque – et qui attirent un nombre disproportionné de personnes dans les cabinets médicaux.
«Sacrificing patient care for prevention: distortion of the role of general practice», tel est le titre de l’analyse publiée dans le journal de renommée mondiale BMJ. En français: «Sacrifier les soins aux patients au profit de la prévention: distorsion du rôle de médecin de premier recours».
Par là, comprenez plus précisément les soins primaires pratiqués dans les pays riches.
«Pendant des millénaires, les médecins se sont occupés exclusivement des malades. Ce n'est qu'au cours des cinq dernières décennies que l'accent des soins de premier recours s'est progressivement déplacé vers le risque et s'est éloigné des symptômes», écrivent Stephen A. Martin (University of Massachusetts), Minna Johansson (Sahlgrenska Academy Göteborg), Iona Heath (Royal College of Practitioners London), Richard Lehman (University of Birmingham) et Christina Korownyk (University of Alberta).
Soulager les souffrances?
Les premières interventions de prévention dans les cabinets de médecins généralistes ont consisté, à partir des années 1960, à prescrire des traitements diurétiques visant à réduire la pression artérielle. Mais ces traitements s'adressaient encore à un groupe à haut risque. Au fil du temps, les exigences n'ont cessé de diminuer: les examens préventifs, les tests, les check-up et autres sont devenus et restent la norme pour une majorité de la population.
Or, la mission des médecins généralistes est ainsi édulcorée, pour ne pas dire banalisée. «Bien que le principe “mieux vaut prévenir que guérir” soit intuitivement séduisant, il est aussi empiriquement limité et déforme les relations de cause à effet cliniques», peut-on lire dans l'appel du BMJ: «L'élargissement et la focalisation sur la prévention dans les soins de premier recours pour les patients à faible risque sont inopportuns dans le cadre d'une profession qui a pour mission de soulager les souffrances.»
Il est temps de freiner
Dans certaines régions comme dans certains pays, plus de la moitié du temps de travail d'un médecin généraliste est désormais consacré à des prestations liées à la prévention, calculent les auteurs, montrant ainsi que la prévention est dans un rapport de concurrence avec la mission principale du médecin. Or, plus le temps imparti est court, plus les médecins de premier recours se font rares, et plus cette concurrence est féroce.
Ce transfert de poids «contribue largement à la crise des soins primaires dans de nombreux pays à revenu élevé», concluent-ils. Il est temps de freiner «l'enthousiasme pour des interventions de prévention clinique dont l'efficacité est minimale auprès des groupes de population asymptomatiques à faible risque». La responsabilité de la prévention des maladies n'incombe pas aux cabinets médicaux, mais doit revenir aux services de santé publique.
Si l'on se réfère à la Suisse, cela signifie que le catalogue de l’assurance de base pourrait être revu sous l’angle des offres de prévention, en se demandant lesquelles pourraient être intégrées ailleurs.