«Nous avons ressenti beaucoup de solidarité»

Suite à l'incendie catastrophique en Valais, l'Hôpital pédiatrique universitaire de Zurich a accueilli plusieurs jeunes gravement blessés. Kathrin Neuhaus, médecin-cheffe, évoque une période exigeante – et les premiers succès thérapeutiques.

, 5 février 2026 à 00:00
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Kathrin Neuhaus est médecin-cheffe du Service de chirurgie plastique et reconstructive et directrice du Centre pour enfants brûlés de l'Hôpital pédiatrique universitaire de Zurich | Image: DR
Kathrin Neuhaus, l'Hôpital pédiatrique universitaire de Zurich (Kispi) a accueilli plusieurs jeunes blessés suite à la tragédie survenue en Valais. Dans quel état clinique sont-ils arrivés chez vous?
Les patients sont tous arrivés dans un état stable compte tenu des circonstances, mais globalement critique en raison de leurs blessures.
Quelles disciplines travaillent en étroite collaboration au Kispi lorsque plusieurs grands brûlés sont traités simultanément?
La liste des disciplines est longue: chirurgie plastique et reconstructive, médecine intensive, anesthésie (avec les équipes soignantes et médicales correspondantes), ergothérapie, physiothérapie, nutrition, psychologie, travail social, jardin d'enfants/école, techniciens orthopédiques, oto-rhino-laryngologie, gastro-entérologie, sans compter d'autres disciplines qui s'ajoutent souvent en fonction de l'évolution, comme la chirurgie viscérale.
D'après votre expérience, quelles sont les décision prises au cours des premiers jours et des premières semaines ayant le plus d'influence sur le processus de guérison à long terme, en particulier chez les jeunes?
Dans un premier temps, il s'agit pour tous les grands brûlés de bien gérer la thérapie par perfusion de liquides. Il faut beaucoup d'expérience et de sensibilité pour trouver le juste équilibre. Un excès tout comme une insuffisance sont dangereux pour le patient. Les organes ont par ailleurs besoin d'un soutien complet pendant cette phase. La médecine intensive moderne joue ici un rôle central. Pour la suite du processus, il est essentiel de retirer le plus tôt possible la surface cutanée profondément brûlée chez les patients gravement atteints. Cela nécessite souvent plusieurs interventions chirurgicales. Cette démarche aide l'organisme affaibli à maîtriser la grave réaction inflammatoire.
Kathrin Neuhaus est médecin-cheffe du Service de chirurgie plastique et reconstructive et directrice du Centre pour enfants brûlés de l'Hôpital pédiatrique universitaire de Zurich.
Que se passe-t-il ensuite?
Les plaies doivent ensuite être recouvertes de peau autologue au cours d'autres opérations. Une alimentation introduite suffisamment tôt, même par sonde, joue également un rôle central dans la guérison des patients. Il est tout aussi essentiel de détecter rapidement les infections et de les traiter de manière ciblée. Les patients sont exposés à un risque élevé d'infection en raison de la perte de surface cutanée censée les protéger. À cela s'ajoutent les risques inhérents aux soins intensifs qui s'imposent, tels que les pneumonies causées par la ventilation artificielle ou les infections sanguines liées à la pose de cathéters.
Comment vont les jeunes aujourd'hui?
C'est très individuel et dépend de la gravité des blessures, des zones cutanées touchées et de l'évolution à ce jour. Les jeunes les plus gravement blessés, qui se trouvent toujours en soins intensifs, sont encore dans un état critique.
Combien de temps devraient-ils encore être pris en charge à Zurich?
Ils devront être soignés à l'hôpital pendant encore plusieurs mois. Par la suite, une rééducation stationnaire sera vraisemblablement nécessaire, ce qui prendra à nouveau plusieurs semaines ou mois. En revanche, certains jeunes qui n'avaient pas subi de brûlures aussi étendues sont déjà, depuis quelques jours, hospitalisés dans une unité classique et sont sur le point de rentrer chez eux. Une prise en charge et un suivi ambulatoires devront alors être assurés.
«Les patients sont exposés à un risque élevé d'infection en raison de la perte de surface cutanée censée les protéger.»
Selon quels critères évaluez-vous le succès du traitement chez les enfants et les adolescents gravement brûlés?
Dans la phase aiguë, il s'agit avant tout de remplacer le plus rapidement possible la peau étant profondément endommagée, tout en garantissant la meilleure qualité de soins possible. L'un des objectifs principaux est que les patients puissent se passer le plus tôt possible d'assistance respiratoire et de médicaments supportant leur système cardiovasculaire. Nous veillons par la suite à ce que les patients soient mobilisés afin de pouvoir manger et boire de manière autonome.
Et à long terme?
À long terme, le succès du traitement se mesure à sa capacité à restaurer au mieux la fonction et, dans un second temps – mais tout aussi important – à l'esthétique obtenue. L'objectif est le retour à la vie quotidienne et la capacité de pouvoir subvenir entièrement à ses besoins sans avoir à renoncer à quoi que ce soit, autrement dit de mener une vie aussi normale que possible. Atteindre cet objectif dépend bien sûr fortement de la gravité des blessures des patients, de la localisation des brûlures et du soutien dont ils bénéficient de la part de leur entourage.
Quels sont les problèmes fonctionnels les plus fréquents chez les jeunes à l'issue de la phase aiguë et à partir de quand doivent-ils être traités?
En fin de compte, ce sont les brûlures profondes touchant les articulations qui sont les plus compliquées sur le plan fonctionnel. Les cicatrices sont en principe plus rigides, ce qui peut limiter la mobilité des articulations. Nous mobilisons donc les patients et leurs articulations le plus tôt possible, y compris lorsqu'ils sont encore sous coma artificiel. C'est essentiel. Sans mouvement, le corps se raidit, même en l'absence de cicatrices. Les patients bénéficient donc dès le départ d'une physiothérapie et, si leurs mains sont blessées, d'une ergothérapie. Les soins commencent dès l'unité de soins intensifs et se poursuivent pendant toute la durée du séjour à l'hôpital. Il en va de même pour la rééducation stationnaire ou ambulatoire. Les thérapies nécessitent souvent un suivi minimum d'un an après l'accident.
«Les patients bénéficient dès le départ d'une physiothérapie et, si leurs mains sont blessées, d'une ergothérapie.»
Les brûlures n'affectent pas seulement la peau, mais aussi le psychisme. Comment intégrez-vous le soutien psychologique dans la phase aiguë et la phase de rééducation?
À l'hôpital pédiatrique, l'équipe de psychologues fait partie intégrante de ce qu'on appelle l'équipe interdisciplinaire des brûlés. Tous les patients et leurs proches sont, dès le départ, mis en relation avec les psychologues. Il s'agit là d'un élément essentiel. Bien entendu, si nécessaire, l'accompagnement se poursuit au-delà de la phase aiguë : il continue pendant la rééducation ou en ambulatoire une fois le patient sorti de l'hôpital.
  • Une start-up zurichoise cultive de la peau bicouche. Des deux côtés de la Sarine, la recherche fait progresser la prise en charge des grands brûlés. À Zurich, un spin-off de l’hôpital universitaire mise sur une peau cultivée à l’élasticité remarquable.
En cas de brûlures étendues, la peau peut rapidement devenir une ressource rare. Quelles sont les perspectuves offertes par les nouvelles technologies telles que la culture de cellules cutanées ou les thérapies utilisant des cellules souches?
La peau obtenue en laboratoire joue un rôle très important. Bien souvent, les zones cutanées intactes ne suffisent pas à couvrir les plaies aussi rapidement qu'on le souhaiterait. On cultive de la peau depuis plus de 40 ans déjà, principalement en multipliant les cellules cutanées supérieures en laboratoire et en les assemblant pour former ce qu'on appelle des «sheets». Il s'agit d'une méthode standard que nous utilisons régulièrement chez les grands brûlés, en complément des greffes de peau directes.
D'où proviennent ces greffes de peau?
Cette peau est généralement cultivée pour nos patients à Lausanne. Elle peut être utilisée efficacement, mais elle reste dans l'ensemble assez fine et fragile. Afin d'améliorer la qualité de la peau cultivée, l'Hôpital pédiatrique a mené, au cours des dernières décennies, des recherches approfondies sur le développement d'un substitut cutané multicouche. Ce substitut a déjà été utilisé avec succès dans le cadre de premières études menées sur des patients à l'hôpital pédiatrique et dans d'autres hôpitaux européens. L'une des principales missions de recherche de mon département consiste actuellement à perfectionner et à optimiser ce substitut cutané.
Ces procédés innovants sont-ils utilisés pour les jeunes de Crans-Montana?
En principe, il s'agit toujours d'une décision individuelle et il n'est pas toujours utile ni nécessaire d'utiliser de la peau de culture chez tous les patients. Mais oui, elle est ainsi préparée et prête à l'emploi. Entre le prélèvement des échantillons de peau et le dépôt de la peau cultivée, il faut compter à chaque fois plusieurs semaines, c'est le temps que dure la culture en laboratoire.
Comment ces méthodes complètent-elles les approches traditionnelles?
La combinaison avec les procédures standards ne pose aucun problème, elle est même nécessaire. C'est une option supplémentaire. Dans un premier temps, l'équipe soignante établit pour chaque grand brûlé un plan de traitement chirurgical individuel et détaillé définissant les zones du corps à recouvrir de peau autologue, le tout selon un ordre précis.
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Image: Sarah Bourdely
L'incendie catastrophique en Valais a suscité une grande émotion au niveau national et international. Dans quelle mesure l'attention du public influence-t-elle votre travail quotidien?
Nous avons ressenti et perçu beaucoup de solidarité, tant de la part de nos collègues que de l'ensemble de la population. Nous recevons par exemple de nombreuses cartes de soutien et de vœux. Cela signifie beaucoup pour nous, nous porte, nous donne de la force et nous aide énormément. En cette période intense et éprouvante pour les équipes, ce soutien fait du bien et fait chaud au cœur.
«Nous avons ressenti et perçu beaucoup de solidarité, tant de la part de nos collègues que de l'ensemble de la population.»
Où voyez-vous les principaux leviers préventifs qui permettront, à l'avenir, d'éviter les brûlures graves chez les enfants et les adolescents?
En Suisse, nous disposons déjà d'excellentes prescriptions en matière de protection incendie qui, lorsqu'elles sont respectées, sont très efficaces. Nous avons d'ailleurs pu constater que le nombre de brûlures graves a heureusement nettement diminué au cours des dernières décennies. La situation est malheureusement bien différente depuis le grave accident survenu à Crans-Montana. Je pense que les discussions actuelles sur les règles de sécurité incendie et leur respect, ainsi que sur les artifices pyrotechniques en intérieur, sont très importantes. Espérons qu'elles contribueront à réduire le risque que de tels événements tragiques se reproduisent à l'avenir.
Quelle est, selon vous, la responsabilité des centres spécialisés comme l'Hôpital pédiatrique de Zurich au-delà du traitement, par exemple en matière de conseil, d'information ou de travail politique de prévention?
En tant qu'experts, nous jouons un rôle très important dans la prévention. Par le passé, nous avons régulièrement lancé des campagnes de prévention et mené des actions d'information dans les médias. Citons par exemple les conseils pour une utilisation sûre de la pâte combustible en remplacement de l'alcool à brûler, la sensibilisation aux dangers de l'inhalation d'eau chaude en cas de rhume, ou encore les recommandations générales pour éviter les accidents liés à la chaleur dans les foyers comptant des enfants en bas âge.
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