Madame Ribi, il y a environ un mois, la Commission de la santé publique du Conseil national a décidé d’atténuer considérablement certains éléments centraux de l’initiative sur les soins infirmiers. Comment avez-vous accueilli cette décision?
Je suis extrêmement déçue et contrariée que la majorité de la CSSS se soit prononcée en faveur d’une détérioration de cette proposition déjà maigre du Conseil fédéral.
Tous les membres de la Commission de la santé savent combien il est important de maintenir les soignants dans leur profession afin de pallier la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Du point de vue des soins infirmiers, la série de coupes budgétaires décidées par la CSSS est irresponsable et ne tient pas compte de la volonté du peuple.
Croyez-vous encore que l’initiative sur les soins infirmiers puisse tenir sa promesse initiale?
Oui, mais il s’agit d’un mandat constitutionnel et non d’une promesse! Les politiciens et les politiciennes doivent enfin traduire l’article constitutionnel «Soins» en lois concrètes afin de maintenir le personnel soignant dans la profession. Ils peuvent, dès ce mois de février, apporter des corrections.
«Ce serait un non-sens économique de perdre plus de 30% des professionnels les mieux formés au bout de deux ou trois ans!»
La commission justifie sa décision par des coûts trop élevés et la crainte que la pénurie de personnel qualifié ne s’aggrave. Que répondez-vous à ces arguments?
Le scénario le plus coûteux serait de ne pas mettre en œuvre l’initiative sur les soins. Ce serait un non-sens économique de perdre plus de 30% des professionnels les mieux formés au bout de deux ou trois ans! L’expérience a par exemple montré qu’une réduction du temps de travail hebdomadaire avait des effets positifs: les soignants sont en meilleure santé, plus satisfaits de leurs conditions de travail et moins enclins à envisager un changement de poste, voire de profession. Tout cela permet d’économiser de l’argent – tout en désamorçant la pénurie de personnel qualifié.
Le manque de personnel soignant serait-il devenu une réalité à laquelle la classe politique s’est depuis longtemps résignée?
Peut-être pour la majorité politique, mais pas pour tout le monde. Beaucoup ont conscience de l’engagement quotidien des soignants dans les EMS, les services d’aide et de soins à domicile, les hôpitaux et les autres établissements. Ils comprennent également que les conditions de travail doivent être améliorées de toute urgence si l’on veut éviter que les soignants ne quittent leur poste et ne s’épuisent. C’est grâce aux efforts des soignants que la situation reste «tout juste acceptable» dans de nombreuses structures.
Le système risque-t-il de perdre toute une génération d’infirmières et d’infirmiers bien formés, faute de modèles de temps de travail adaptés à la réalité de la vie?
Oui, très clairement. L’abandon de la profession par des infirmières et infirmiers bien formés, faute de pouvoir trouver un équilibre, constitue un échec systémique que la Suisse ne peut pas se permettre.
«Certains employeurs insistent sur leur autodétermination et refusent toute directive légale – ce sont précisément ceux qui, pendant des années, n’ont pris aucune mesure efficace contre la pénurie de personnel. S’ils l’avaient fait, nous n’en serions pas là.»
Les hôpitaux affichent quant à eux d’importantes disparités: certains sont fortement touchés par les fluctuations, tandis que d’autres parviennent à fidéliser leur personnel soignant. Du point de vue de l’ASI, à quoi faut-il attribuer ces variations?
La différence réside surtout dans les conditions de travail et dans l’attitude de la direction. Les hôpitaux soucieux de leur personnel investissent dans des plans de service fiables, garantissent des droits de consultation et offrent des possibilités de développement, tout en cultivant une culture empreinte d’estime et de respect. C’est dans ces hôpitaux que les gens restent. En revanche, là où le personnel soignant est en permanence surchargé et n’a guère d’influence sur ses horaires de travail, le taux de fluctuation augmente inévitablement.
Qu’est-ce qui vous agace le plus actuellement: l’attitude des politiques ou l’inertie de certaines directions d’hôpitaux?
Les deux. La politique, parce qu’elle hésite et édulcore malgré un vote populaire clair. Et certains employeurs qui insistent sur leur autodétermination et refusent toute directive légale – précisément ceux qui, pendant des années, n’ont pris aucune mesure efficace contre la pénurie de personnel qualifié. S’ils l’avaient fait, nous n’en serions pas là.
Faudra-t-il finalement des grèves ou des arrêts de travail pour que les soins infirmiers soient pris au sérieux sur le plan politique?
Comme vous pouvez l’imaginer, nous avons beaucoup de mal à aborder la question de la grève. D’une part, une grève serait sans doute le moyen le plus efficace d’obtenir de meilleures conditions de travail. D’autre part, une telle démarche nous confronterait à d’importantes questions morales et éthiques. Il est toutefois clair qu’il existe différentes formes de lutte sociale. Si la politique ne décide pas d’améliorations réelles et efficaces, nous discuterons de telles mesures avec nos membres.
Que diriez-vous aux jeunes motivés qui commencent aujourd’hui une formation en soins infirmiers, compte tenu des décisions politiques actuelles?
Vous avez choisi un métier incroyablement important et formidable, qui mérite un soutien total. Nous nous battons pour que l’engagement, la formation et la responsabilité se traduisent aussi par de bonnes conditions de travail. Les soins infirmiers ont besoin de vous et nous n’abandonnerons pas tant que les conditions-cadres ne seront pas améliorées.
Si vous aviez la possibilité de modifier instantanément une décision politique ou celle d’une direction d’hôpital, quelle serait la mesure la plus efficace pour encourager les infirmières et les infirmiers à rester en poste?
J’encouragerais toutes les mesures permettant aux infirmières et infirmiers de disposer de suffisamment de collègues bien formés au sein des équipes et de bénéficier de conditions de travail leur permettant de rester engagés et en bonne santé tout au long de leur vie professionnelle.
Traduit de l'allemand par Jehanne Picard