Un médecin sur trois se dit confronté au harcèlement sexuel

Près d’un tiers des praticiens rapporte avoir été victime de harcèlement sexuel, selon une enquête menée entre l’ASMAC et le CHUV. La majorité des incidents restent non-signalés.

, 19 janvier 2026 à 10:48
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Image: capture d'écran, reportage de la RTS «Silence sous la blouse», 2025
Près d’un tiers des médecins exerçant en Suisse ont déjà été confrontés au harcèlement sexuel sur leur lieu de travail, souvent de manière répétée. Pourtant, seule une faible proportion de ces situations est portée à la connaissance des instances compétentes. Lorsqu’un signalement a lieu, il demeure fréquemment sans suite concrète.
C’est ce que révèle une enquête menée par des chercheurs du Centre hospitalier universitaire de Lausanne (CHUV) en collaboration avec l’Association suisse des médecins assistant·e·s et chef·fe·s de clinique (ASMAC).
Au total, 1’837 médecins ont participé à cette enquête anonyme réalisée à l’automne 2025. Parmi eux, 31,3% ont indiqué avoir déjà été victimes de harcèlement sexuel. Les femmes y étaient trois fois plus exposées que les hommes.
Près d’une personne concernée sur deux a rapporté avoir vécu ces situations à plusieurs reprises, parfois plusieurs fois par an, voire plus fréquemment encore. La proportion de personnes touchées s’est révélée élevée de manière constante dans toutes les tranches d’âge comprises entre 25 et 64 ans.
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Agressions verbales

Le harcèlement sexuel touche l’ensemble des spécialités médicales. La chirurgie générale, la pédiatrie, la médecine interne, la psychiatrie et l’anesthésiologie figurent toutefois parmi les disciplines les plus fréquemment mentionnées.
Dans la majorité des situations, il prend la forme d’atteintes verbales: propos sexistes, messages à connotation suggestive ou romantique envoyés par téléphone portable, mais aussi baisers et attouchements non consentis.
Les agressions physiques demeurent plus rares, sans pour autant être inexistantes. Les auteurs le plus souvent cités sont des confrères, puis des patients, et enfin des supérieurs hiérarchiques.
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Source: ASMAC

Du stress à la démission

Pour les personnes atteintes, les conséquences sont considérables. Environ 60% d'entre elles ont déclaré souffrir de stress, un tiers d'épuisement émotionnel, et nombre d'entre elles ont rapporté des problèmes de motivation et de concentration. Pour certaines, le harcèlement a eu d'importantes répercussions sur leur parcours professionnel: 5% se sont absentés temporairement de leur travail, 7,5% ont changé de poste ou ont quitté la profession.
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Source: ASMAC

Des incidents non déclarés

En dépit des préjudices subis, 71% des victimes interrogées n’ont pas signalé les faits. La principale raison invoquée tient au manque de confiance dans l’efficacité des mesures susceptibles d’être prises: près de deux tiers doutaient qu’un signalement puisse déboucher sur des actions concrètes.
La crainte de la stigmatisation, l’insuffisance du soutien institutionnel et le flou entourant les dispositifs existants ont également été mentionnés. S’y ajoute la peur de représailles, particulièrement lorsque les auteurs occupaient des positions d’autorité, un motif fréquemment cité.
Lorsque des situations ont néanmoins été portées à la connaissance des instances compétentes, elles sont souvent restées sans suite: dans plus d’un tiers des cas, aucune mesure n’a été engagée, selon les répondants. Pour les auteurs de l’étude, ce constat souligne l’urgence d’une réponse coordonnée. Le harcèlement sexuel constitue un problème structurel de la médecine, qui appelle des actions tant individuelles qu’institutionnelles. Il est indispensable d’instaurer des voies de signalement claires, des mécanismes de protection crédibles et une culture professionnelle fondée sur le respect et la responsabilité, au-delà des rapports hiérarchiques.

La Suisse en comparaison européenne

Ces chiffres s’inscrivent dans un contexte déjà documenté et se situent à un niveau élevé à l’échelle européenne. Une enquête publiée en 2025 auprès de 4’339 médecins répartis dans six pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Portugal et Grande-Bretagne) met en évidence des dynamiques similaires: les victimes de harcèlement sexuel renoncent fréquemment à signaler les faits, et les auteurs sont le plus souvent des collègues ou des supérieurs hiérarchiques de sexe masculin.
Si, dans des pays comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne, les taux de signalement apparaissent parfois encore plus faibles (entre 8 et 14%), les contraintes et les dysfonctionnements structurels se révèlent comparables, en particulier pour les femmes occupant des fonctions de responsabilité au sein des hôpitaux.

Dans les hôpitaux romands

Les résultats actuels ne font que confirmer un constat désormais bien établi. Une étude publiée en 2022 dans BMJ Open sur le harcèlement et la discrimination sexuels chez les étudiants et les médecins en Suisse romande aboutissait déjà à des conclusions comparables: environ 19% des femmes et près de 17% des hommes déclaraient avoir été témoins ou victimes de harcèlement sexuel, tandis qu’environ un tiers des femmes rapportaient avoir subi une discrimination fondée sur le sexe.
Au début de l’année 2025, la RTS a en outre consacré un reportage à l’ampleur du harcèlement sexuel dans les hôpitaux de Suisse romande. Une chirurgienne y livrait, sous couvert d’anonymat, son témoignage personnel. Le reportage soulignait que peu de personnes concernées osent signaler de tels faits et que les plaintes adressées aux instances officielles demeurent fréquemment sans suite, voire ignorées, en dépit de la politique de tolérance zéro affichée par les établissements. Le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) figurait notamment parmi les institutions mises en lumière.

Méthodologie: une enquête anonyme consacrée à la discrimination en médecine a permis de recueillir des données sur les expériences vécues et les attitudes personnelles en lien avec le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, ainsi que des informations sociodémographiques concernant des médecins exerçant en Suisse.
Diffusée par l’ASMAC via sa newsletter et ses réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram et Facebook), cette enquête s’est déroulée sur une période de trois mois, à l’automne 2025.
Son objectif: analyser la fréquence, les formes, les causes, les conséquences et les pratiques de signalement du harcèlement sexuel au sein du corps médical.

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