Soins intensifs: des différences persistantes entre hommes et femmes en Suisse?

Alors que la médecine hospitalière tend à limiter les traitements intensifs lorsque le bénéfice attendu est faible, des écarts subsistent entre les sexes: les femmes sont moins souvent admises en soins intensifs et se voient plus fréquemment proposer des approches moins invasives.

, 8 janvier 2026 à 12:08
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Image: Tim Mossholder / Unsplash
La pratique médicale semble évoluer vers davantage de retenue. En Suisse, les médecins décident aujourd’hui bien plus fréquemment qu’il y a dix ans de restreindre les interventions intensives et les mesures visant à prolonger la vie, selon une vaste étude conduite par une équipe de l’Hôpital universitaire de Lausanne (CHUV).
Les internistes et intensivistes lausannois ont passé au crible quelque 51'600 séjours hospitaliers entre 2013 et 2023, en se focalisant sur les «Limitations of Therapeutic Efforts» (LTE). Celles-ci englobent notamment les directives de non-réanimation, la décision de ne pas transférer un patient en soins intensifs ou en unité de soins intermédiaires, ainsi que la transition vers un traitement exclusivement palliatif.
  • Malik Benmachiche, Claudio Sartori, Peter Vollenweider, Pedro Marques-Vidal: «Limitation of therapeutic efforts in internal medicine: a retrospective analysis of evolution and determinants (2013–2023) in a Swiss university hospital», dans: «Swiss Medical Weekly», décembre 2025.
  • Doi: 10.57187/s.4477
La tendance est claire: les médecins sont aujourd’hui plus enclins à renoncer à certaines mesures. Alors qu’en 2013, une injonction de type «Do Not Resuscitate» figurait dans 47% des cas, ce taux atteignait 58% en 2023.
L’évolution est encore plus marquée pour les décisions de ne pas recourir aux soins intensifs, passées de 4,5 à 31%, ou aux soins intermédiaires, de 0,8 à 14,6%.
L’analyse statistique approfondie met en lumière plusieurs facteurs explicatifs. L’âge des patientes et des patients apparaît comme l’élément le plus déterminant: les décisions de limitation des traitements sont nettement plus fréquentes chez les personnes âgées, en particulier celles de plus de 85 ans. Les situations de multimorbidité, telles que les cancers métastatiques ou la démence, se révèlent également fortement corrélées à ces décisions.

Ne pas tout proposer aveuglément

«Nos résultats suggèrent qu'il existe une prise de conscience croissante, tant dans le grand public que parmi les médecins, de la faible capacité de récupération des patients multimorbides les plus âgés après des traitements intensifs et invasifs, et que ces traitements ne devraient pas être proposés aveuglément à tous les patients», avancent Malik Benmachiche, Claudio Sartori, Peter Vollenweider et Pedro Marques-Vidal dans la Discussion.
Un autre résultat mérite d’être souligné: les mesures de limitations sur les interventions médicales étaient statistiquement moins fréquentes chez les hommes, comme en témoignent des odds-ratios plus faibles que chez les femmes, notamment pour la non-réanimation (0,66), la non-admission en soins intensifs (0,83) et la non-admission en unité intermédiaire (0,84).

Forces et faiblesses?

Les auteurs abordent toutefois cette question avec prudence: «On pourrait émettre l’hypothèse que, dans notre culture occidentale, la limitation des interventions médicales est perçue comme une “faiblesse”, moins “masculine”, ou que les patientes privilégieraient les soins palliatifs plutôt que la médecine technique invasive.» Ils ajoutent: «Les médecins seraient peut-être également influencés par le sexe des patients et orienteraient les femmes vers des traitements moins invasifs.» D’autres études ont déjà avancé cette hypothèse, qui reste toutefois à confirmer par des recherches supplémentaires.
Cela apparaît en effet nécessaire. Ces résultats concordent, de manière préoccupante, avec ceux d’une étude publiée quelques mois plus tôt par une autre équipe suisse. La question posée était la suivante: existe-t-il des différences dans la prise en charge des patients victimes d’un arrêt cardiaque à l’hôpital, et plus particulièrement au sein des services de soins intensifs?
L'étude, dirigée par Simon A. Amacher et Caroline E. Gebhard à l’Hôpital universitaire de Bâle, met en évidence des différences marquées entre les sexes pour plusieurs indicateurs clés:
  • le taux d'admission des femmes dans les unités de soins intensifs était plus faible;
  • les mesures de traitement après une réanimation étaient moins détaillées;
  • les séjours des femmes aux soins intensifs étaient plus courts que ceux des hommes.
Le tableau qui se dessine révèle ainsi un désavantage notable. Les auteurs de l’étude bâloise interprètent toutefois ces résultats avec prudence: les patientes étaient généralement plus âgées et présentaient davantage de comorbidités au moment de l’arrêt cardiaque. Ces facteurs pourraient expliquer à la fois le taux de mortalité plus élevé en soins intensifs et la fréquence accrue de certaines décisions de limitation des interventions médicales.
Néanmoins, ces résultats invitent à la réflexion et soulignent la nécessité d’«examiner de manière critique les différences entre les sexes en matière de soins et de prise de décision», pour reprendre la conclusion des auteurs. Il est notamment apparu que les femmes renonçaient plus fréquemment à des mesures de maintien de la vie à un stade précoce.
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