Harcèlement à l'hôpital: «le plus grand obstacle est la peur»

Près d’un tiers des médecins déclarent avoir subi une agression sur leur lieu de travail. Claudia Stam nous explique pourquoi nombre d'entre eux choisissent le silence, en quoi les institutions présentent des défaillances et quels changements structurels s’imposent. Entretien.

, 23 février 2026 à 23:00
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Claudia Stam, psychologue et conseillère au sein d'un Service spécialisé dans le harcèlement moral et sexuel.
Près d’un tiers des médecins déclarent avoir été confrontés à du harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Quelle est votre première réaction à la lecture de ces chiffres?
Ce chiffre est élevé, mais il ne me surprend malheureusement pas. Il confirme ce que nous entendons depuis des années dans notre travail quotidien: le harcèlement sexuel dans le secteur de la santé est un problème structurel. Il est toutefois important de souligner qu’il est également répandu dans d’autres secteurs.
Nombre de personnes concernées sont victimes de harcèlement de manière répétée. Quels schémas ou situations ressortent le plus fréquemment?
Nous observons souvent des configurations similaires: une hiérarchie marquée, des relations de dépendance dans le cadre de la formation initiale ou continue, des services de nuit ou des situations où le contrôle social est limité. Cela commence souvent par des dépassements de limites apparemment anodins, qui ne sont pas clairement nommés. En l’absence d’intervention rapide, ces dynamiques tendent à s’ancrer sur le long terme.
Bien qu’il existe des services de médiation internes aux hôpitaux, beaucoup ne signalent pas ces incidents. Quels sont les principaux obstacles?
Le plus grand obstacle est la peur – peur des répercussions professionnelles, d’une réputation ternie ou de ne pas être pris au sérieux. En outre, de nombreuses personnes concernées s’interrogent se demandent si ce qu'elles ont vécu mérite d'être signalé. Dans des systèmes fortement hiérarchisés comme les hôpitaux, cette incertitude pèse particulièrement lourd.
«Cela commence souvent par des dépassements de limites apparemment anodins, qui ne sont pas clairement nommés.»
Quel est le rôle des services de médiation externes et en quoi leur impact diffère-t-il de celui des organes internes?
Les services de médiation externes offrent indépendance et confidentialité. Pour de nombreuses personnes concernées, pouvoir s’exprimer dans un premier temps en dehors de leur propre organisation, sans conflit de loyauté ni crainte de conséquences internes, représente un véritable soulagement. Dans les grandes structures, une combinaison d’offres internes et externes est particulièrement pertinente afin de répondre à des besoins variés.
Quel est le rôle des dispositifs de signalement dans ce contexte et en quoi se distinguent-ils des services de médiation?
Les dispositifs de whistleblowing sont axés sur le signalement formalisé d’irrégularités et permettent également des signalements anonymes, notamment en cas de problèmes récurrents ou d’incidents graves. Les services de médiation, en revanche, sont davantage orientés vers le conseil: ils aident les personnes concernées à clarifier leur situation et à décider si elles souhaitent engager, ou non, des démarches formelles. Ces deux dispositifs remplissent donc des fonctions différentes.
«La prévention commence par l’attitude: des valeurs claires, un comportement exemplaire de la direction et une sensibilisation régulière.»
On parle depuis quelques années d’une politique de tolérance zéro au sein des hôpitaux. Celle-ci a-t-elle sensiblement changé la situation pour les personnes concernées?
Sur le papier, la posture s’est clairement améliorée. Mais dans la pratique, un écart subsiste souvent entre les principes affichés et leur mise en œuvre. Une politique de tolérance zéro ne produit d’effets que si les dirigeants assument pleinement leurs responsabilités et agissent en conséquence.
Comment les signalements sont-ils traités dans la pratique? Les auteurs font-ils réellement l’objet de sanctions ou de nombreux cas restent-ils sans suite?
Les expériences sont très diverses. Certaines institutions traitent les cas avec rigueur et cohérence, ce qui soulage les personnes concernées et envoie un signal clair. À l’inverse, beaucoup font état de procédures longues, opaques et éprouvantes. Lorsque les conséquences ne sont pas visibles, cela renforce le sentiment d’impuissance et dissuade d’autres personnes de signaler des situations problématiques.
Les accusations mensongères sont souvent évoquées lorsque l’on aborde ce sujet. Dans quelle mesure ce phénomène est-il réellement pertinent?
Les dénonciations calomnieuses existent, mais d’après l’ensemble des données disponibles et notre expérience, elles restent rares. Mettre excessivement l’accent sur cet aspect détourne souvent l’attention de l’ampleur réelle du harcèlement sexuel. L’essentiel est de garantir des procédures équitables, rigoureuses et professionnelles pour toutes les parties concernées.
Quels sont les mécanismes mis en place dans les hôpitaux pour protéger les personnes concernées et garantir un examen minutieux des allégations?
Il est essentiel de disposer de voies de signalement clairement définies, de procédures transparentes et d’interlocuteurs spécifiquement formés. Des mesures de protection doivent être mises en place rapidement, notamment pour éviter les représailles. Parallèlement, un examen objectif et structuré des allégations – souvent avec le soutien de spécialistes externes – est essentiel.
Quelles mesures préventives les hôpitaux pourraient-ils mettre en place contre le harcèlement sexuel?
La prévention commence par l’attitude: des valeurs claires, un comportement exemplaire de la direction et une sensibilisation régulière. Les formations portant sur les dynamiques de pouvoir, les limites et la responsabilité devraient être systématiques, et les comportements inappropriés doivent être abordés avec fermeté. Les cas de patients auteurs de harcèlement sont également en augmentation. Les collaborateurs doivent être protégés et soutenus face à ces situations. La prévention n’est pas une action ponctuelle, mais un engagement permanent.
Claudia Stam est psychologue, titulaire d’un Licentiata philosophiae (équivalent d’un master), ainsi que CEO et propriétaire d'un Service spécialisé dans le harcèlement moral et sexuel (Fachstelle Mobbing und Belästigung). Depuis plus de 20 ans, elle accompagne des entreprises et des organisations confrontées à des accusations ou à des soupçons de harcèlement moral, de harcèlement sexuel ou de discrimination au travail.
Elle mène des enquêtes en cas d’allégations de harcèlement moral, de harcèlement sexuel et de discrimination, et propose des formations, des ateliers ainsi que des modules d’e-learning destinés à sensibiliser les collaborateurs.
Traduit de l'allemand par Jehanne Picard
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