L'hémianopie homonyme, séquelle fréquente des AVC occipitaux, représente un défi thérapeutique majeur. Si la réadaptation perceptive traditionnelle existe, ses résultats sont souvent modestes et le processus extrêmement chronophage pour les patientes et patients.
Une équipe lémanique vient de renverser ce dogme: grâce à une stimulation cérébrale inspirée de la physiologie, les cliniciens ont réussi à élargir le champ de vision de patients chroniques grâce à une neuromodulation ciblée par stimulation transcrânienne à courant alternatif (tACS) à fréquences croisées.
Menée en collaboration entre l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), l’Hôpital du Valais et la Clinique romande de réadaptation (CRR) à Sion et le University of Rochester Medical Center (URMC), l'étude démontre qu’il est possible d’améliorer significativement la fonction visuelle des patients – et par-là leur autonomie au quotidien – même plusieurs mois après l'AVC.
Viser un circuit plutôt qu’une région isolée
Seize patients post-AVC ont été inclus dans un protocole randomisé, double-insu et cross-over. Chaque participant a réalisé deux blocs de 10 sessions (sur 15 jours, hors week-ends), espacés d’au moins un mois.
L’approche proposée s’inspire de la physiologie des oscillations cérébrales et repose sur le concept de couplage phase-amplitude. Au lieu de stimuler une zone isolée, les chercheurs ont ciblé la communication entre deux aires clés:
- V1 (Cortex visuel primaire): oscillant en fréquences alpha.
- MT (Aire du mouvement visuel): oscillant en fréquences gamma.
En appliquant une stimulation dite «forward» (alpha sur V1 et gamma sur MT), l’équipe a réussi à resynchroniser le flux d’informations ascendant (feedforward), essentiel à la perception visuelle.
Graphique: Raffin et al. (2025)
La stimulation «forward» a nettement amélioré la capacité cérébrale à détecter, analyser et différencier la vitesse, la direction et la trajectoire des objets en déplacement (discrimination du mouvement). Elle était par ailleurs associée à une expansion quantifiable du champ visuel. Les données neurophysiologiques soutiennent un effet «directionnel» sur le couplage oscillatoire et l’activation de MT.
Point important pour la pratique: la réponse n’est pas uniforme. Les bénéfices semblent être prédits par deux biomarqueurs mesurés avant l’intervention:
- une réactivité périlésionnelle préservée au niveau de V1 (évaluée par TMS-fMRI),
- une intégrité structurelle résiduelle du pathway entre V1 et MT.
Chez les «bons répondeurs», les gains persistent et s’additionnent à l’entraînement perceptif.
Accélérer la rééducation
Bien qu'il ne s’agisse que d’une preuve de concept, l’étude ouvre une piste concrète: accélérer une rééducation réputée lente en augmentant l’efficacité du training via une neuromodulation «pathway-spécifique».
Pour les scientifiques, l’enjeu est double: identifier les patients susceptibles de répondre (biomarqueurs) et définir des protocoles transposables (dose, fréquence, durée, suivi fonctionnel). Les auteurs évoquent aussi des applications pour la récupération perceptive dans le sport d'élite ou pour d'autres déficits sensorimoteurs où la synchronisation des réseaux est altérée.