La population suisse vieillit, et les dépenses de santé ne cessent d’augmenter. Dans ce contexte, l’accès aux soins pour les seniors revêt une importance particulière: il influence non seulement leur état de santé, mais aussi les coûts liés à la prise en charge retardée de pathologies de plus en plus complexes.
Une équipe du Population Health Laboratory de l’Université de Fribourg, en collaboration avec la Swiss School of Public Health et la Haute École de Santé La Source, s’est penchée sur l’évolution du renoncement aux soins pour raisons financières chez les personnes âgées de 65 ans et plus.
L’étude, récemment publiée dans le
«European Journal of Public Health», repose sur une analyse secondaire des données 2017, 2021 et 2024 de l’«International Health Policy (IHP) Survey», questionnaire distribué en Suisse par le Commonwealth Fund.
Les chercheurs ont étudié le renoncement aux prescriptions médicales, consultations, examens, suivis thérapeutiques et visites chez le dentiste, en évaluant les disparités selon le revenu et le niveau d’éducation.
Âge avancé et multimorbidité
L'analyse porte sur un échantillon randomisé de 2’570 participants (âge moyen: 75 ans, 54% de femmes), dont environ 25% avaient 80 ans ou plus.
La multimorbidité – définie comme la présence d’au moins deux pathologies chroniques – concernait près de la moitié des participants, les plus fréquentes étant l’hypertension (50%), l’arthrose (40%), suivies du diabète et du cancer (14–16%).
20% des seniors renoncent aux soins
Les résultats révèlent des disparités claires dans l'accès au soin selon le niveau de revenu des seniors:
- En 2024, 1 personne sur 5, soit environ 20% des participants, renonçait à au moins un soin pour des raisons financières, dont 13% pour des soins dentaires et 13% pour des soins normalement couverts par l’assurance de base.
- Le renoncement au soin était plus fréquent chez les hommes et les patients dans la tranche d'âge des 65–79 ans.
- Au cours de la période 2017–2024, les inégalités liées au revenu se sont aggravées et sont apparues plus importantes que celles liées au niveau d'éducation.
- Le renoncement au soin concernait le plus souvent les soins dentaires.
Cette étude vient ainsi étayer plusieurs observations faites à l'échelle internationale: même dans les pays à hauts revenus, le revenu reste un facteur déterminant de l'accès aux soins. Si la Suisse est un pays prospère, le taux de besoins non satisfaits se situe dans la moyenne européenne.
Les facteurs matériels en jeu
Pour les chercheurs, le montant de la franchise et la participation aux coûts (quote-part) peuvent accentuer ces disparités: les personnes à revenus modestes seraient plus susceptibles de retarder ou d’éviter des soins, avec un risque d’aggravation de leur santé à long terme.
En outre, «un biais de désirabilité sociale dans les mesures auto-rapportées peut conduire à une sous-estimation des renoncements aux soins liés aux coûts», souligne l'équipe de recherche, qui ajoute que le recrutement par téléphone ou en ligne a pu entraîner une sous-représentation des individus appartenant aux groupes socioéconomiques les plus défavorisés.
«Nos résultats indiquent que les inégalités en matière de prise en charge des soins semblent être davantage déterminées par des facteurs matériels, notamment le revenu, que par des facteurs sociaux ou culturels, tels que le niveau d’éducation», concluent les auteurs.