«Le système est défaillant. C'est là tout le problème.»

Les décisions tarifaires du Conseil fédéral échappent pratiquement à tout contrôle juridique. Pour Michele Genoni, président de la FMCH, cette situation constitue un problème majeur et menace, à terme, l’approvisionnement en soins médicaux. Entretien.

, 30 janvier 2026 à 00:00
image
«Je suis convaincu que notre cause est juste. C’est pourquoi nous poursuivons nos efforts»: Michele Genoni, président de la FMCH  |  Image: Reha Seewis, DR
Monsieur Genoni, vous souhaitiez modifier en profondeur le nouveau système tarifaire ambulatoire. Or aujourd’hui, le Tribunal administratif fédéral laisse pratiquement carte blanche au Conseil fédéral pour façonner la structure tarifaire. Que reste-t-il? Va-t-on désormais assister à une multiplication des procédures individuelles concernant des décomptes au niveau cantonal?
Le Tribunal administratif fédéral a lui-même attiré l’attention sur le fait qu’il est possible d’appliquer le «contrôle accessoire des normes»: les médecins peuvent faire vérifier des décomptes cantonaux devant les tribunaux. Mais cela ne touche pas le système dans son ensemble et, globalement, cette procédure n’est pas efficace. Nous sommes également en discussion avec des parlementaires qui estiment eux aussi qu’il est problématique que des tarifs non conformes à la loi ne puissent pas faire l’objet d’un contrôle juridique.
Michele Genoni est président de l’organisation professionnelle FMCH depuis 2024 et directeur médical de la clinique de réadaptation de Seewis (Grisons). Au cours de sa carrière, il a notamment été médecin-chef de la clinique de chirurgie cardiaque de l’Hôpital municipal Triemli de Zurich et directeur de la clinique de chirurgie cardiaque et vasculaire de l’Hôpital universitaire de Zurich.
Il y a donc deux niveaux: premièrement, des procédures individuelles portant sur des cas concrets; deuxièmement, des adaptations politiques afin que les décisions tarifaires du Conseil fédéral puissent elles aussi être examinées par un tribunal. Mais il s’agirait là d’un processus à très long terme.
La balle est dans le camp des politiciens. Ils doivent réfléchir à leur position face à cette lacune juridique. Nous ne pouvons que les sensibiliser au problème: le Conseil fédéral est aujourd’hui en mesure de prendre des décisions sans que personne ne puisse les remettre en question. Nous soutenons nos membres lorsqu’ils ont des cas à soumettre à un contrôle accessoire de conformité. À mes yeux, l’essentiel est d’aboutir, à terme, à un bon système qui garantisse la sécurité de l’approvisionnement. Nous n’avons jamais remis en cause le principe du système tarifaire ambulatoire. Nous voulions simplement démontrer, sur la base de douze forfaits, que les tarifs sont souvent inappropriés.
Il convient de mentionner un autre élément: vos associations et sociétés de discipline ont soumis plus de 250 propositions d’amendements à l’organisation tarifaire OTMA.
C’est, en quelque sorte, la procédure normale. Les partenaires tarifaires doivent se mettre d’accord, mais cela prend énormément de temps. L’important est que les forfaits les moins appropriés soient examinés en priorité. La difficulté réside dans le fait que nous disposons souvent de trop peu de données pour définir ces tarifs forfaitaires. Par ailleurs, les interventions regroupées dans un même forfait sont parfois tellement diverses que toute comparaison devient impraticable.
De quoi s’agit-il? La FMCH a porté devant le Tribunal administratif fédéral certains forfaits ambulatoires, estimant que les tarifs n’étaient pas appropriés et, in fine, non conformes à la loi. Le tribunal a rejeté cette requête: les autorisations du Conseil fédéral concernant les structures tarifaires au niveau national ne peuvent pas être contestées devant les tribunaux. ➡️ Plus d’informations.
Avez-vous une idée de ce à quoi pourrait ressembler la «fin de partie»? Dans cinq ans, aurons-nous encore de nombreux forfaits que vous jugez inadaptés?
J’espère – et je suis convaincu – que, dans cinq ans, nous disposerons d’un système tarifaire ambulatoire qui reflète correctement les prestations médicales, notamment grâce à nos efforts.
Toutefois, si l’on interprète correctement vos avertissements, le passage des traitements hospitaliers aux traitements ambulatoires serait désormais durablement freiné.
Oui. Si vous proposez un forfait de 50 francs pour un changement de pneus dans un garage, que ce soit pour un vélo, une voiture ou un camion, vous facturerez trop peu pour un poids lourd. Vous renoncerez donc à ces clients. En médecine, cela signifie que les prestataires ambulatoires pourraient transférer des traitements sous-financés vers les hôpitaux publics. Prenons l’exemple d’une simple ouverture du sinus maxillaire et de l’ablation d’une tumeur des sinus: l’une des interventions dure environ 20 minutes, l’autre environ trois heures, et les deux sont rémunérées de la même manière. Par conséquent, à l’avenir, davantage de patients seront transférés vers les hôpitaux, ce qui entraînera à son tour une surcharge de ces établissements.
«Tout l'enjeu est de savoir où le traitement aura lieu à l’avenir: il se fera là où quelqu’un acceptera de payer le déficit.»
Cela risque également de favoriser l’émergence d’une médecine à deux vitesses: ceux qui peuvent payer la différence de leur poche pourront se faire traiter en cabinet, tandis que les autres devront attendre à l’hôpital. En Suisse, nous bénéficions encore d’un accès rapide aux soins. C’est un atout précieux qu’il faut absolument préserver.
Plusieurs cabinets spécialisés ont signalé l’an dernier qu’ils ne pourraient pas survivre avec les forfaits prévus. Avez-vous une idée du nombre de cabinets qui pourraient concrètement disparaître? Et dans quelles spécialités?
C’est impossible à dire. Dans certains cas, il existe encore des solutions, mais cela ne peut pas durer: lorsqu’on introduit un nouveau système, il doit fonctionner correctement. On ne peut pas accepter, par exemple, que des enfants nécessitant une anesthésie pour une IRM soient désormais anesthésiés plusieurs fois, parce que l’examen IRM et l’intervention ne peuvent plus être facturés séparément le même jour – alors qu’une facturation distincte sur plusieurs jours reste autorisée.
Pensez-vous vraiment que le recours à deux anesthésies pour des raisons financières pourrait devenir fréquent?
J’espère que non. Mais la question centrale reste: où le traitement sera-t-il effectué à l’avenir? Il le sera là où quelqu’un acceptera d’en assumer le déficit. Quelqu’un devra payer davantage pour éviter cette duplication, ce qui nous ramène au risque d’une médecine à deux vitesses. Le système est défaillant. C’est là tout le problème.
Vous affirmez qu’il existe «encore des échappatoires» pour les cabinets médicaux. Cela signifie-t-il qu’il pourrait y avoir un risque de recours excessif aux soins médicaux?
Je ne crains pas une augmentation du nombre de traitements, mais plutôt la disparition de certaines prestations. Cela se ferait au détriment de la sécurité des patients. Il existe tout simplement des incitations inappropriées.
Comment voyez-vous le rôle de la FMH dans cette évolution? En tant que président de la FMCH, vous sentez-vous insuffisamment soutenu?
Il faut considérer la situation dans son ensemble. La FMH représente l’ensemble du corps médical, qui regroupe des acteurs très différents. Il n’y a pas seulement les forfaits: il y a aussi le tarif à la prestation Tardoc. La FMH doit défendre l’ensemble de la profession. Je ne pense pas qu’elle soit une mauvaise représentante; elle est simplement minoritaire au sein de l’OTMA, ce qui limite son influence. De plus, elle ne regroupe pas spécifiquement les spécialistes. De notre côté, nous avons été – et sommes encore – trop peu écoutés au sein de l’OTMA. Nous l’avons signalé et critiqué à plusieurs reprises.
Pouvez-vous continuer à faire pression sur l’OTMA, ou faut-il admettre qu’il n’y a pratiquement rien à faire avant la prochaine révision tarifaire prévue en 2027?
Nous restons mobilisés. Je suis convaincu que notre cause est juste. C’est pourquoi nous poursuivons nos efforts: nous avons pris contact avec des parlementaires, nous examinons la possibilité du contrôle accessoire des normes et avons déjà identifié des collègues pour d’éventuels procès types. Nous tentons également d’exercer une influence auprès de la conseillère fédérale Baume-Schneider, du DFI, de l’OTMA....
Certains affirment que la résistance contre les forfaits cache en réalité un autre objectif: protéger les revenus élevés de certains spécialistes. Que leur répondez-vous?
Il suffit d’examiner les forfaits contre lesquels nous nous battons et que nous avons portés devant les tribunaux. Nous dénonçons aussi des interventions largement surpayées, dont les patients supportent le coût via des franchises élevées. Nous nous opposons également à ces excès. Par ailleurs, les traitements qui ne sont plus proposés en raison d’un sous-financement seront à l’avenir réalisés dans les hôpitaux, alors même que le secteur ambulatoire hospitalier est déjà déficitaire. Cela nuit à l’ensemble de notre système de santé. Je suis conscient qu’il existe des brebis galeuses parmi les spécialistes, mais mon engagement vise l’intérêt général. En tant que chirurgien cardiaque, les cas ambulatoires ne me concernent pas directement. Néanmoins, je soutiens pleinement le principe selon lequel les forfaits doivent servir les intérêts des patients et être conformes à la loi.
  • Forfaits ambulatoires
  • tardoc
  • fmch
  • droit
Partager l'article

Loading

Commentaire

Plus d'informations sur ce sujet

image

Frédéric Erard rejoint la Commission nationale d’éthique en médecine humaine

La Suisse romande renforce sa présence au sein de la CNE avec la nomination de Frédéric Erard, professeur à l’Université de Lausanne et cofondateur du Lab’ Santé et Droit.

image

Implant discal défectueux: ouverture du procès

Le procès d'un chirurgien bernois a débuté lundi dans la capitale. Au cœur de la procédure: des lésions corporelles graves suite à la pose d'implants défectueux.

image

La Société genevoise de pédiatrie réduit ses horaires de garde

Dès février 2026, les pédiatres de la Société genevoise de pédiatrie (SGP) assureront des gardes sur des plages horaires réduites. En cause: les nouveaux tarifs Tardoc.

image

Implants défectueux: début du procès en janvier

Un chirurgien bernois doit répondre devant la justice pour des implants discaux intervertébraux défectueux. Il lui est reproché d'avoir posé l'implant Cadisc-L sur sept patients.

image

La FMCH bloque les nouveaux forfaits ambulatoires

Par un recours déposé auprès du Tribunal administratif fédéral, les médecins spécialistes s’opposent à la nouvelle structure tarifaire. L’entrée en vigueur de douze forfaits pourrait être retardée.

image

Décès d’un nourrisson lors d’une opération à Lucerne: acquittement des médecins

Suite au décès d’un bébé de dix semaines, survenu lors d’une opération de routine pour une hernie inguinale, le tribunal pénal de Lucerne à décidé d'acquitter les médecins impliqués. L’affaire n'est toutefois pas close.

Du même auteur

image

Swiss Medical Network cherche de nouveaux actionnaires – les raisons

Aevis Victoria ouvre l’actionnariat du réseau de cliniques privées à de nouveaux partenaires stratégiques. Son CEO, Fabrice Zumbrunnen, détaille comment le modèle de soins Viva doit soutenir une nouvelle phase de croissance, et quelles opportunités émergent sur le marché de la santé. Entretien.