«Utiliser le toucher dans la relation thérapeutique demande beaucoup de finesse»

Au CHUV, une consultation d’ostéopathie ambulatoire s’intègre désormais au parcours hospitalier. Pour Chantal Berna Renella du Centre de médecine intégrative et complémentaire, cette approche offre une manière supplémentaire d’accompagner la douleur chronique.

, 12 novembre 2025 à 23:10
dernière mise à jour le 23 décembre 2025 à 09:09
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Pre Chantal Berna Renella, responsable du CEMIC, Maud Gachet, stagiaire, et Cécile Tenot, ostéopathe cadre | Image: CHUV


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Chantal Berna Renella, MD PhD, est spécialiste en médecine interne et clinicienne-chercheuse, médecin adjointe au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), où elle dirige le Centre de médecine intégrative et complémentaire (CEMIC) et professeure associée à l'Université de Lausanne.
Formée à la médecine psychosomatique, à l’hypnose et à l’antalgie interventionnelle, elle se consacre à la prise en charge intégrative de maladies chroniques et à la recherche sur les mécanismes des médecines complémentaires dans le traitement de la douleur. Ses travaux portent également sur l’intégration clinique des approches complémentaires au sein d’un hôpital universitaire.
Professeure Berna Renella, qu’est-ce qui vous a personnellement convaincue que l’ostéopathie devait avoir sa place au CHUV?
L’ostéopathie est une approche corporelle complémentaire validée pour différentes douleurs chroniques. Je souhaitais pouvoir collaborer de manière rapprochée avec une ostéopathe formatrice de la HES-SO Fribourg grâce à une intégration au sein du Centre de médecine intégrative et complémentaire du CHUV. De plus, des exemples d’intégration réussie de l’ostéopathie en milieu hospitalier comme au centre de médecine intégrative de l’Hôpital cantonal de St. Gall ont été inspirants.
Que souhaitez-vous transmettre à travers cette consultation?
L’ostéopathie offre une thérapie corporelle validée pour de nombreux types de douleurs chroniques. Notre consultation propose aux patient.e.s du CHUV avec un parcours médical complexe la chance de bénéficier de cette approche d’une manière intégrée avec leurs autres prises en charges.
Vous travaillez avec des personnes qui vivent parfois une douleur depuis des années. Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans leur manière d’y faire face?
La douleur chronique réfractaire aux traitements «simples» induit et se nourrit de cercles vicieux. En sortir demande des prises de conscience et des changements profonds. Ceci demande beaucoup d’énergie, de volonté et de courage. Je suis toujours impressionnée par la force intérieure de mes patients qui font ce travail de gestion de la douleur, ils.elles sont des héros du quotidien.
«La douleur chronique réfractaire aux traitements «simples» induit et se nourrit de cercles vicieux. En sortir demande des prises de conscience et des changements profonds.»
Dans une interview accordée au magazine interne du CHUV, vous avez évoqué le rôle du toucher pour «valider la douleur». Que change-t-il, selon vous, dans la relation de soin?
Le toucher peut avoir de nombreux rôles: il rend réel, valide, lie à l'autre, rassure, ancre… renforçant ainsi et enrichissant la relation de soins.  Néanmoins, utiliser le toucher dans la relation thérapeutique demande beaucoup de finesse, de respect et d'écoute, car il peut aussi évoquer l’écho d’anciens touchers difficiles, ce qui demande des approches spécifiques pour viser une réparation progressive.
Vous avez aussi parlé du fait de «redynamiser la situation». Que signifie, pour vous, redonner un nouvel élan à quelqu’un qui vit avec la douleur?
Les personnes qui vivent avec la douleur font face à des sensations difficiles au quotidien, voire constamment. C’est très punitif. Beaucoup de personnes avec une maladie perdent espoir, ou rentrent dans des comportements répétitifs qui semblent orientés vers une solution, mais n’amènent pas à des changements positifs. Il s’agit donc de retrouver l’énergie de se questionner, et de trouver une voie de sortie des cercles vicieux.
Y a-t-il une rencontre ou une situation qui incarne pour vous le sens de cette consultation?
Un exemple: nous discutons en colloque interdisciplinaire d’une patiente avec une douleur complexe, pour laquelle de nombreuses thérapies sont en échec. Notre ostéopathe évoque une possible contribution d’une maladie vasculaire rare pour laquelle les manipulations ostéopathiques pourraient contribuer à une amélioration. L’ostéopathie est ainsi jointe au plan de traitement multimodal proposé à la patiente.
L’ostéopathie hospitalière reste pionnière: ressentez-vous parfois de la résistance, ou au contraire de la curiosité, de la part des collègues médecins?
Plutôt de la curiosité ou de l’enthousiasme de nombreux collègues, envoyé en réponse à notre courrier informant de l’ouverture de cette consultation. J’ai aussi reçu quelques témoignages personnels de membres du corps médico-soignant du CHUV qui m’ont dit avoir été très aidés par l’ostéopathie dans des situations de douleurs spécifiques que ce soit post-opératoires ou musculosquelettiques par exemple.
«Notre centre a été créé par le CHUV pour offrir des thérapies pouvant apaiser des symptômes au cours ou au décours d’un parcours de maladie complexe.»
L’ostéopathie demande du temps, de l’écoute, du contact. Comment concilier cette approche avec les contraintes de l’hôpital?
D’une part, notre médecine rapide et technologique sauve des vies, mais peut laisser des cicatrices profondes et douloureuses. D’autre part, notre centre a été créé par le CHUV pour offrir des thérapies pouvant apaiser des symptômes au cours ou au décours d’un parcours de maladie complexe. Nous sommes complémentaires! Nous prenons consciemment, dans toutes nos consultations, le privilège du temps, de l’écoute et du contact. Il s’agit là d’éléments thérapeutiques clés pour accompagner des personnes qui ont vécu le manque de temps ou de mots, l'isolement, ou d’autres éléments parfois profondément blessants des soins aigus.
Le cadre légal et la prise en charge par les assurances restent encore limités pour les approches complémentaires. Comment vivez-vous cette réalité au quotidien, entre reconnaissance médicale et contraintes administratives?
Dans l’idéal, nous n’aurions que la préoccupation de traiter au mieux nos patients avec des traitements efficaces et économiques. Or l’accessibilité aux thérapies complémentaires est un enjeu. Néanmoins, comparé à d’autres pays voisins, nous avons la chance que certaines pratiques complémentaires soient remboursées par l’assurance de base, comme l’acupuncture pratiquée par un.e médecin formé.e, et nous bénéficions d'un grand nombre de thérapeutes avec une excellente formation.
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