L’exode des professionnels de la santé vers la Suisse a des répercussions mesurables sur la mortalité dans les hôpitaux allemands situés à proximité de la frontière. C’est ce que révèle une
nouvelle étude menée par le ZEW de Mannheim et l’Ifo Institut. Selon leurs travaux, le taux de mortalité dans les cliniques de la région frontalière du Bade-Wurtemberg a augmenté de près de 5% entre 2006 et 2017, alors même que l’espérance de vie continuait de progresser dans le reste de l’Allemagne.
S’il n’existe à ce jour aucune étude permettant d’en mesurer précisément l’ampleur en France, rien n’indique pour autant que la problématique ne s’y pose pas. Le phénomène de migration professionnelle est particulièrement marqué en Suisse romande et l’exode des soignants français s’est nettement accéléré ces dernières années. Ainsi, entre 2008 et 2018, le nombre de professionnels de santé transfrontaliers travaillant dans le canton de Vaud a bondi de 175%. Plus largement, selon une
enquête de l'Insee, le nombre total de soignants français exerçant en Suisse a presque doublé en dix ans. La situation est particulièrement critique en Haute-Savoie: 49% des infirmiers et sages-femmes travaillent en Suisse, de même que 27% des aides-soignants.
Offre de soins, triage...
«La diminution des interventions médicales nécessaires, due à la pénurie de personnel soignant, a surtout affecté les patients âgés et les services d’urgence», explique Oliver Schlenker, auteur du Discussion Paper allemand. «Dans les régions concernées, on observe une stagnation de l’espérance de vie, tandis qu’elle augmente ailleurs en Allemagne.» On peut donc en déduire que le manque de personnel qualifié peut avoir une influence négative non seulement sur la croissance économique, mais aussi sur la santé de la population et l’espérance de vie.
C'est surtout à partir de 2011, lorsque la Banque nationale a instauré un taux de change plancher pour l'euro, que de nombreux infirmiers allemands résidant à proximité de la frontière ont commencé à exercer en Suisse. Ce mouvement a provoqué une diminution de 12% des effectifs soignants dans les hôpitaux frontaliers allemands, entraînant une dégradation de la qualité des soins.
Les hôpitaux ont été contraints de hiérarchiser les prises en charge et de différer les interventions moins urgentes; ce triage ne permettait pas toujours de couvrir adéquatement l’ensemble des situations critiques. Les patients atteints d’infarctus du myocarde (+17,7%) et de septicémie (+11,6%) ont été particulièrement affectés. Globalement, l’espérance de vie dans la région a reculé d’environ 0,3 année statistique par rapport aux autres régions.
Incitation financière
Selon Schlenker, les raisons de cet exode sont claires: «Les salaires en Suisse sont nettement plus élevés et la demande de personnel soignant y est forte, tandis que les rémunérations stagnent dans les hôpitaux allemands. Cette combinaison rend le départ particulièrement attractif pour les professionnels.»
Il souligne en outre la nécessité de poursuivre les recherches: «Dans cette étude, nous nous sommes concentrés sur la mortalité. Il serait également important d’examiner les conséquences de la pénurie de personnel soignant pour les patients plus jeunes et en meilleure santé, ainsi que pour le personnel restant. Il est plausible que ce manque affecte la santé de manière plus large, par exemple dans le domaine des maladies chroniques et des séquelles.»
L’étude s’appuie sur des données statistiques allemandes et suisses, comprenant notamment le nombre de travailleurs frontaliers, les statistiques hospitalières et des indicateurs régionaux. Elle analyse l’ensemble des hospitalisations stationnaires sur une période de douze ans afin d’évaluer l’impact de la pénurie de personnel qualifié sur la mortalité et l’espérance de vie.