Conservateurs, cancer et diabète: une association vertigineuse?

Plus de 100'000 participants suivis sur 15 ans: deux nouvelles études françaises révèlent plusieurs associations interpellantes entre exposition aux additifs conservateurs et risque de cancer et de diabète de type 2.

, 8 janvier 2026 à 07:53
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Image symbolique: Tim Toomey sur Unsplash
Peut-on suivre les habitudes alimentaires d’une population pendant suffisamment longtemps et avec assez de précision pour en mesurer les effets sur la santé? C’est le pari qu’une équipe de recherche française s’est lancé il y a seize ans. Depuis 2009, elle collecte sans relâche des données dans le cadre de l’étude NutriNet-Santé, qui compte aujourd’hui plus de 182'000 participants, dont un grand nombre est suivi depuis son lancement.
Ces données ont déjà donné lieu à plus de 300 publications scientifiques internationales sur les liens entre nutrition et santé, toutes financées par des fonds publics, sans implication de l’industrie agroalimentaire. Elles ont contribué à orienter les politiques de santé publique en France et pourraient encore, à l’avenir, faire évoluer certains outils comme le Nutriscore.
Hasard de calendrier, deux nouvelles études paraissent quasiment en même temps dans le «British Medical Journal» et dans «Nature Communications»: l'une se concentre sur l'effet d'une consommation élevée d'additifs conservateurs sur le risque de cancer, l'autre sur le risque de diabète de type 2.
Signées par des équipes Inserm, INRAE, Sorbonne Paris Nord, Université Paris Cité et Cnam, ces études sont les premières au monde à documenter à cette échelle les liens entre exposition alimentaire aux conservateurs et survenue de ces maladies chroniques.
«Des études expérimentales ont suggéré que certains conservateurs pourraient endommager les cellules et l’ADN et avoir des effets indésirables sur le métabolisme, mais les liens entre ces additifs et le risque de cancer et de diabète de type 2 restent à établir», explique l'Inserm dans un communiqué.

17 additifs évalués individuellement

Ces deux études s’appuient sur les données collectées entre 2009 et 2023.
L’exposition aux additifs à fonction de conservateurs (antioxydants et non antioxydants) a été évaluée à partir d’enregistrements alimentaires répétés de 24 heures, détaillant produits, quantités et marques, puis ajustée sur les principaux facteurs de mode de vie.
Jusqu'à 58 conservateurs ont été identifiés dans l’alimentation des participants; 17, consommés par au moins 10% d’entre eux, ont pu être analysés individuellement.

Risque de cancer

Parmi 105'260 participants, 4'226 cas de cancer ont été recensés durant le suivi (dont 1'208 cancers du sein, 508 cancers de la prostate, 352 colorectaux et 2'158 autres cancers). Plusieurs composés apparaissaient associés à une hausse du risque:
  • Sorbates (sorbate de potassium): +14% de risque global; +26% de risque de cancer du sein.
  • Sulfites (métabisulfite de potassium): +12% de risque global; +20% pour le sein.
  • Nitrite de sodium: +32% de risque de cancer de la prostate.
  • Nitrate de potassium: +13% de risque global; +22% de risque de cancer du sein.
  • Acétates et acide acétique: augmentation du risque global et mammaire.
  • Érythorbates: +12% de risque global; +21% de risque de cancer du sein.
En revanche, sur les 17 conservateurs analysés individuellement, 11 ne montraient aucune association significative. Certaines de ces substances pourraient, selon des travaux expérimentaux, interférer avec les voies immunitaires et inflammatoires et favoriser des processus carcinogènes, expliquent les chercheurs, qui insistent également sur la nécessité de confirmer ces observations.

Diabète de type 2

L’étude consacrée au diabète de type 2 fait apparaître un signal clair. Parmi les 108'723 participants suivis, 1'131 cas ont été identifiés au cours de la période d’observation et ont permis de réaliser les observations suivantes:
  • Une consommation élevée d’additifs conservateurs (tous confondus) était associée à une augmentation du risque de diabète de type 2 de 47%.
  • Sur 17 conservateurs analysés, 12 étaient associés à un surrisque: sorbate de potassium, métabisulfite de potassium, nitrite de sodium, acide acétique, acétates de sodium, propionate de calcium, ascorbate de sodium (vitamine C), tocophérol (vitamine E), érythorbate de sodium, acide citrique, acide phosphorique et extraits de romarin.
Plus surprenant, des vitamines réputées bénéfiques (C et E), apparaissent ici associées à un risque accru lorsqu’elles sont utilisées comme additifs conservateurs. Les auteurs avancent l’hypothèse d’une assimilation différente entre substance isolée ajoutée et vitamine présente naturellement dans une matrice alimentaire complexe. Toutefois, aucune conclusion définitive ne peut être tirée à ce stade.

Ni alarmisme ni complaisance

Tous les conservateurs ne présentent pas le même profil. Pour plusieurs substances, aucune association avec le risque de cancer ou de diabète n’a été observée. Cette absence de signal doit toutefois être interprétée avec prudence, rappellent les auteurs, et ne saurait, à elle seule, constituer une garantie d’innocuité.
«Il s’agit des deux premières études au monde sur les liens entre additifs conservateurs et incidence de cancer et de diabète de type 2. Bien que les résultats de ces deux études doivent être confirmés, ils concordent avec les données expérimentales suggérant des effets néfastes de plusieurs de ces composés», souligne Mathilde Touvier, directrice de recherche Inserm et coordinatrice de ces travaux de recherche.
Les prochains travaux viseront notamment à croiser l’exposition aux additifs avec des marqueurs d’inflammation, des données du microbiote intestinal et des biomarqueurs sanguins, afin de mieux comprendre les mécanismes d'influence de ces substances.
Objectif à long-terme: faire évoluer les prismes d’évaluation actuellement utilisés par les autorités sanitaires. Les agences, dont la Food and Drug Administration (FDA) américaine, évaluent principalement les additifs à l’aune de la cytotoxicité et de la génotoxicité, des critères indispensables mais insuffisants pour appréhender d’éventuels effets métaboliques, inflammatoires ou à long terme liés à une exposition chronique à faibles doses, conclut Touvier lors d'une conférence de presse.
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