Berne et Zurich se renvoient la balle: dès qu’un canton dévoile de nouvelles informations sur son projet d’acquisition informatique, l’autre s'empresse d'en prendre acte – et réciproquement. Il y a dix jours, le groupe Insel communiquait le coût total d’acquisition de son système d’information clinique auprès du fabricant américain Epic. Avec 183 millions de francs, la facture dépasse largement les montants évoqués lors de l’appel d’offres et de la phase d’installation.
Les montants annoncés ont aussitôt fait réagir le Parlement cantonal zurichois. À Zurich aussi, le dossier est brûlant: l’Hôpital universitaire et l’Hôpital pédiatrique comptent eux aussi passer commande auprès d'Epic Systems, dans le Wisconsin. Une interpellation urgente a donc été déposée, sommant le gouvernement cantonal de préciser ses plans.
Signe de l'ampleur des interrogations, l'intervention dépasse largement les clivages partisans: 93 parlemetaires, issus de la quasi-totalité des partis, y ont apposé leur signature – soit plus de la moitié de l’assemblée.
Le Parlement face à sa mission de contrôle
En optant pour Epic, l'USZ et le Kispi «ont écarté le fournisseur suisse, pourtant nettement moins cher», souligne le texte. Problème: les deux établissements ne disposeraient pas des fonds propres nécessaires pour s'offrir un système d'information hospitalier (SIH) «sensiblement plus onéreux». À ce jour, aucune information publique ne permet de faire la lumière sur les coûts totaux – une situation qui rappelle le cas bernois, où les chiffres ont récemment créé la surprise.
«En raison d’un recours, l’attribution du système d'information hospitalier (SIH) de l’USZ à Epic reste actuellement en suspens», précise l’interpellation. Les zones d’ombre doivent désormais être levées «de manière transparente». Le Grand Conseil a par ailleurs accordé un soutien financier supplémentaire aux deux institutions. Les parlementaires entendent ainsi assumer leur mission de contrôle et vérifier concrètement «si et comment ces fonds sont utilisés conformément à leurs objectifs».
- Kantonsrat Zürich, KR-Nr. 67/2026. «Question urgente sur la transparence de l'USZ et du Kispi concernant l'introduction du système d'information hospitalier d'Epic», par Linda Camenisch (PLR), Michael Bänninger (PEV), Benjamin Krähenmann (PES), Marzena Kopp (Centre), Markus Bärtschiger (PS), Nicole Wyss (AL).
Il appartient désormais au Conseil d’État de mettre cartes sur table: détailler l’ensemble des dépenses liées à l’acquisition, des licences aux coûts de formation, en passant par le suivi du système au sein des institutions. Les parlementaires demandent également la publication du calcul du Total-Cost-of-Ownership (pour autant qu’il ait été effectué).
Autre point délicat: la sécurité des données, à l'heure du « Cloud Act » américain. Ce texte permet en effet aux autorités américaines d’accéder aux données hébergées par leurs entreprises nationales, y compris lorsqu’elles sont collectées en Suisse.
Jusqu'ici, le Conseil d’État soutient que l’acquisition de ces systèmes relève de la responsabilité des hôpitaux. Cette position ne convainc toutefois plus totalement les parlementaires: «Comment le Conseil d’État peut-il défendre une telle position, alors que le canton a parallèlement consenti d’importants prêts pour leurs projets de construction – 690 millions à l’USZ et une hausse de 100 à 250 millions pour le Kispi?»
- Le débat sur Epic & Co passe à côté de l'essentiel. Les données de santé sont, à juste titre, considérées comme particulièrement sensibles. Mais à force de nous concentrer sur d’éventuels droits d’accès américains, nous risquons de perdre de vue les dangers au sein même de nos organisations. Une contribution invitée de Veronika Ludwig.
Traduit et adapté de l'allemand par Jehanne Picard