Le système de santé suisse est ancré dans un environnement global et complexe, dans lequel de nombreux enjeux et défis futurs attendent la population. En Suisse, nous avons la particularité de vivre dans un système où l’engagement politique n’est pas réservé à une élite ou à des professionnelles et professionnels de la politique. Notre système repose en grande partie sur l’engagement citoyen. Il permet à des personnes issues de différents horizons professionnels de s’impliquer dans les instances démocratiques, tout en restant ancrées dans leur réalité de terrain.
Faire vivre une politique proche des réalités
Cette spécificité est une force. Elle permet de faire vivre une politique proche des réalités. Certes, l’idée selon laquelle le système de santé repose essentiellement sur les soignants est largement légitime et acceptée par tous. Cependant, en ce qui concerne la légitimité qu’auraient les soignants à défendre politiquement leurs idées et leurs conditions de travail, c’est une autre paire de manches, puisqu’ils sont encore trop peu nombreux à se lancer en politique.
«N’est-il pas temps d’offrir la possibilité, le choix et les moyens pour que la voix soignante émerge et soit prise au sérieux dans le travail politique?»
L'enjeu est double: mettre en avant la question de l’engagement des soignants dans la sphère politique et déconstruire l’idée selon laquelle les soignants seraient d’excellents cliniciens et fournisseurs de prestations de santé, mais n’auraient pas «les outils» ou «le langage» pour être légitimes dans les débats politiques.
Après tout, ce sont eux qui détiennent le savoir expérientiel et qui, au quotidien, font preuve d’ingéniosité et de dévouement pour garantir la qualité des soins en Suisse. Ce sont également eux qui appliquent sur le terrain des décisions politiques ayant un impact direct sur leurs conditions de travail et sur la qualité des soins. N’est-il pas temps d’offrir la possibilité, le choix et les moyens pour que la voix soignante émerge et soit prise au sérieux dans le travail politique?
Nadia Nouar est infirmière spécialisée en psychiatrie et experte en développement des soins chez alliance care. Emilie Risse est infirmière experte en soins intensifs et responsable cantonale du bureau fribourgeois d'alliance care.
Ces deux professionnelles de santé aux parcours riches et hétérogènes ont souhaité mettre en lumière les défis majeurs du système de santé fribourgeois à travers leur regard de cliniciennes, mais pas uniquement. Grâce à leurs parcours et à leur travail quotidien au sein d’
Alliance Care, elles disposent d’une vision élargie du système de santé, notamment fribourgeois.
En tant qu'infirmière spécialisée en psychiatrie, de nombreuses questions se posent: pourquoi est-il si difficile de trouver un thérapeute? Pourquoi les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous avec un psychiatre dépassent-ils tout entendement? Comment expliquer que, dans les institutions de santé mentale et de psychiatrie, les soignants font face à un nombre croissant de situations de crise, tandis que les dispositifs permettant des prises en charge non urgentes sont peu nombreux ou insuffisamment adaptés aux besoins de la population fribourgeoise? La demande a fortement augmenté ces dernières années et les taux d’occupation des lits stationnaires sont proches de 100%.
Autant de questions qui se veulent constructives et non jugeantes. C’est précisément parce que nous constatons des écarts entre l’état actuel des choses et les objectifs visés qu’il est nécessaire de mettre ces enjeux sur la table et de les travailler concrètement. Ces questions soulèvent des problématiques structurelles et systémiques, qui nécessitent un véritable travail politique. Et là encore, l’expertise des soignants permet d’enrichir des pistes de réflexion qu’un autre corps de métier aurait plus de peine à identifier et à théoriser.
«À l’heure où les notions d’empowerment des patients et de patient partenaire sont largement diffusées, il est temps d’en faire de même pour les soignants qui souhaitent s’engager en politique.» —Nadia Nouar
À Fribourg, les débats politiques en cours sur la santé mentale, sur la planification hospitalière et sur les conditions d’exercice montrent que ces questions sont bien présentes. Elles concernent directement l’avenir des soins, mais aussi celui des professionnelles et professionnels qui les assurent.
Les infirmières spécialisées en soins intensifs constatent chaque jour la complexité de ces enjeux. Ces services connaissent eux aussi des défis majeurs, liés notamment au vieillissement de la population, à l’augmentation des maladies chroniques et à la polymorbidité des patients. À l’Hôpital fribourgeois, comme dans d’autres établissements, la question du personnel qualifié reste centrale, dans un contexte de marché du travail tendu dans le domaine des soins.
Le respect des ratios patients-soignants est essentiel pour garantir la sécurité des patients et la qualité des soins, mais aussi pour prévenir la surcharge de travail des équipes soignantes, qui conduit à un risque accru d’épuisement professionnel et à une augmentation des taux d’absentéisme. Ces aspects devraient clairement être intégrés dans les réflexions politiques concernant la gestion du système de santé fribourgeois et la capacité du canton à maintenir des prestations de qualité sur le long terme.
Tous ces éléments démontrent l’importance d’une plus grande intégration des soignants dans le paysage politique. Cette volonté doit être encouragée par les institutions, qui doivent mettre en place des mesures concrètes pour les soignants souhaitant s’engager politiquement.
Changement de paradigme
À l’heure où les notions d’empowerment des patients et de patient partenaire sont largement diffusées, il est temps d’en faire de même pour les soignants qui souhaitent s’engager en politique. Cela passe par des mesures concrètes, comme la mise en place de conditions de travail et d’une organisation du temps permettant de concilier engagement politique et activité professionnelle.
«La défense des conditions de travail des soignants, dans l’objectif de garantir un système de santé de qualité, doit être perçue comme aussi légitime et importante que les prestations directes offertes aux patients.»
Ces moyens sont essentiels pour permettre un réel investissement. Mais pour cela, un changement de paradigme est nécessaire. La défense des conditions de travail des soignants, dans l’objectif de garantir un système de santé de qualité, doit être perçue comme aussi légitime et importante que les prestations directes offertes aux patients.
Avec Alliance Care, nous représentons l’ensemble des professions soignantes. Ce que nous observons est préoccupant, mais également porteur de potentiel. Les soignantes et soignants restent profondément attachés à leur métier. Mais ils ont urgemment besoin de conditions de travail qui leur permettent de continuer à l’exercer sans s’épuiser, et avec la conviction que leur engagement est reconnu.